Pourquoi le retour de l'indie sleaze m'agace déjà

Ne vous y méprenez pas : au cours de l’été 2024, j’étais, comme le monde entier, happé par la force du dernier album en date de Charli xcx, BRAT, dont j’étais heureuse de voir le succès planétaire, après plus de dix ans d’une carrière impressionnante pour son avant-gardisme. J’étais même heureuse de découvrir, sur les crédits de production, la présence de The Dare, ce musicien new-yorkais dont le tube “Girls” m’accompagnait déjà depuis des mois. Et puis… mon enthousiasme est retombé. Je ne sais pas vraiment comment. Une accumulation, je crois bien, de choix artistiques qui m’ont interrogés. Derrière The Dare s’est dessinée toute une vague d’artistes prônant la renaissance de l’indie sleaze, cette mouvance à la croisée de la mode et de la musique, née au crépuscule des années 2000. Pour la plupart, des hommes blancs qui reprennent des codes déjà éculés, sans vraiment réinventer la roue. Pour une raison qui m’échappe, les voilà partout, jusque sur la scène des Grammy Awards 2025 alors que Charli xcx entonne son tubesque “Guess”. Aurait-on laissé la blague durer trop longtemps ?

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De ses déconvenues sentimentales à ses ego-trips les plus obscènes, Charli xcx réussit, avec son album Brat, le tour de force d’être à la fois puissante et vulnérable, offrant un opus infusé des rythmes qui ont marqué ses nuits passées dans les clubs londoniens. Aujourd’hui accompagné d’un opus de remixes, avec Ariana Grande et Billie Eilish, entre autres.

Charli XCX - 360

Sexe, drogue et rock’n’roll

Comme c’est souvent le cas dans l’histoire, le terme “indie sleaze” est anachronique. Comprendre : il a été imaginé bien après l’apogée du mouvement qu’il décrit. En l’occurrence, c’est la spécialiste des tendances TikTok Mandy Lee (@OldLoserInBrooklyn) qui le met sur pied en… 2021. Soit plus de dix ans après l’apparition de la tendance qui a bousculé les mondes de la mode comme de la musique, et que l’on pourrait définir comme un style inspiré du grunge, où les hommes ont les cheveux gras, de vieux T-shirts rock, de jeans troués et de chemises à carreaux nouées autour de la taille. Pete Doherty et Alex Turner en étaient alors les chefs de file.

De 2008 à 2012, l’esthétique indie sleaze peut se définir en quelques mots clefs. Bordélique et un peu sale, d’abord. La série britannique Skins en fut une excellente illustration, avec sa bande d’adolescent·es passant leur temps à faire la fête, dans un désespoir à peine voilé. Euphoria avant Euphoria. Depuis sa naissance l’indie sleaze est étroitement lié aux codes de la fête, dont la prise de substances comme la vodka et la cocaïne. Ainsi, en plein retour de l’indie sleaze, Charli xcx vient de rééditer son album Brat avec un vinyle rempli de “poudre blanche” – clin d’œil aux paroles du titre “365” (“Devrions-nous envoyer un peu de K ? Devrions-nous faire une petite trace ?”). Une glorification de la prise de drogues qui apparaît comme bien plus opportuniste que subversive.

Dans un billet publié par le Guardian, la chroniqueuse Rhiannon Lucy Cosslett s’interroge sur l’appropriation de l’indie sleaze par les nouvelles générations. Elle enquête auprès d’une amie qu’elle qualifie de figure de proue du mouvement. Le témoignage est édifiant : “Ce dont je me souviens, c’est de m’être affamée pour entrer dans l’uniforme requis, à savoir des jeans trop petits, et de m’être faite ghostée par des mecs bien trop vieux pour moi qui portaient toujours des jeans Topshop moulants… et aussi de m’être mis tellement de drogues dans le nez que je n’ai toujours pas récupéré de sensation dans la narine droite”. Et d’ajouter : “En tant que fille maigre, blanche et conventionnellement attirante, j’ai été accueillie dans ce monde hédoniste où les garçons des groupes étaient les rois et les filles de tristes courtisanes. Les filles pardonnaient tous leurs mauvais comportements (ils volaient notre argent pour acheter de la drogue, nous trompaient sans arrêt, étaient des misogynes insidieux), par peur d’être perçues comme chiantes”. L’occasion de rappeler que deux des hommes les plus éminents du mouvement, le photographe Terry Richardson et Dov Charney, fondateur d’American Apparel, ont tous deux étaient accusés de harcèlement sexuel.

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