Vous souvenez-vous de la “Disco Demolition Night” ? Il y a 45 ans, au cours d’une chaude nuit d’été, le stade de baseball de Comiskey Park à Chicago est envahi par quelques 60 000 personnes. Sa capacité n’excède pas les 45 000 places. L’évènement est inédit : d’ordinaire, le stade n’est rempli qu’à moitié. À vrai dire, ce 12 juillet 1979, très peu sont véritablement là pour voir l’équipe des White Sox jouer. Tout vient d’un appel d’un certain Steve Dahl, animateur de radio, et de Mike Veeck. L’objectif ? Mettre fin au disco. Dans un déferlement de haine rarement observé dans l’histoire de la musique, la foule casse et brûle les vinyles de disco à l’aide d’explosifs. La violence est telle que le terrain est dévasté, au point que le deuxième match prévu ce soir-là est annulé.
Largement motivée par une haine raciste et homophobe, la nuit de la destruction du disco fait date, aujourd’hui considérée comme une réaction ultra-violente à l’immense popularité du genre musical sur toute la décennie 1970. Comme l’illustration de la portée politique de ce genre né dans les clubs de l’underground new-yorkais, tel que le rappelle le socio-musicologue américain Simon Frith dans l’ouvrage Beautiful Things in Popular Culture (2006) : “La force motrice de la scène de de l’underground new-yorkais dans laquelle le disco a été forgé n’était pas simplement la culture ethnique et sexuelle complexe de cette ville, mais aussi une certaine notion de la communauté, du plaisir et de la générosité qui ne peut être décrite que comme hippie, née dans les années 1960, explique-t-il. Les meilleurs titres de disco contenaient un sentiment remarquablement puissant d’euphorie collective”. Une euphorie collective à laquelle la Philharmonie de Paris rend hommage à partir de ce vendredi 14 février 2025, dans une exposition inédite consacrée à l’histoire du genre musical, avec pour points d’ancrage les émeutes de Stonewall en 1969 et la nuit de la destruction du disco dix ans plus tard.
© Courtesy Everett Collection
Un genre éminemment politique
120. Tout tient à ce nombre. 120 battements par minute, c’est le rythme que l’on retient du disco. Un rythme qui appelle à faire danser, comme le suggère le nom du genre, qui prend ses racines dans les clubs de l’époque, que l’on appelait alors encore des “discothèques”. Ajoutez à cela une ligne de basse ronde, des guitares dopées à la funk et des paroles sulfureuses, qui célèbrent la sensualité et l’euphorie, et vous obtenez peu ou prou un morceau disco. Un genre né en réaction à la guerre du Vietnam et au premier choc pétrolier qui ont eu raison des rêves hippies et des espoirs de vraie révolution culturelle. Mais la libération sexuelle trouve quant à elle, au cœur des clubs new-yorkais, un écho sans précédent.
L’histoire du disco, profondément liée à celles des populations afro-américaines de New York, a toujours été politique. En témoigne sa fin, provoquée par l’élection d’un certain Ronald Reagan à la présidence des États-Unis en 1981, qui promeut un discours néo-libéral et austère sur la décennie à suivre. S’ensuit un terrible retour de bâton moquant la musique disco, jusqu’à la présence d’autodafés de vinyles du genre, comme l’a été la nuit du 12 juillet 1979, à l’initiative de Steve Dahl et Mike Veeck. Fervents défenseurs de la musique rock, totalement éclipsée par le disco, ceux-ci excitent une foule de dizaines de milliers de personnes (une majorité d’hommes blancs âgés de 18 à 34 ans) en criant “Disco sucks!” (“Le disco, ça craint!” en français) – au point que la police anti-émeute se trouve obligée d’intervenir. Dix ans après l’abolition de la ségrégation aux États-Unis, le climat reste tendu entre les différentes communautés, notamment à Chicago, ville du Midwest industriel, où les quartiers se trouvent cloisonnés par les autoroutes. Dans cette ambiance, le disco est vu comme une menace qui doit être éteinte. Après son apogée mainstream, le genre redevient underground, jusqu’à renaître de ses cendres, toujours à Chicago, grâce à l’avènement de la musique house. Mais c’est aller trop vite en besogne que d’arriver déjà aux mutations du genre. L’exposition Disco de la Philharmonie de Paris a choisi d’établir une parenthèse temporelle claire – entre les émeutes de Stonewall et la Disco Demolition Night. Dix ans, racontés par des œuvres plus récentes, dans un capharnaüm d’esthétique parfois déroutant.